9.

Peur de la vie

 

La prison intérieure demeure

 

Coups de poing et de pied. Étouffer, écorcher, cogner le poignet, l’écraser. Jetée contre le chambranle, frappée avec un marteau et avec les poings dans la région de l’estomac (gros marteau). J’ai des hématomes sur : la hanche droite, l’avant-bras (5×1 cm) et le bras droit (env. 3,5 cm de diamètre), sur l’extérieur des cuisses gauche et droite (à gauche env. 9-10 cm de long et de couleur allant du noirâtre au violet, env. 4 cm de large) ainsi qu’aux épaules. Écorchures et entailles sur les cuisses, le mollet droit.

 

I want once more in my life some happiness

And survive in the ecstasy of living

I want once more see a smile and a laughing for a while

I want once more the taste of someone’s love.

Extrait de journal intime, janvier 2006

 

 

J’avais dix-sept ans quand le ravisseur m’apporta au cachot une cassette vidéo du film Pleasantville. C’est l’histoire d’un frère et d’une sœur qui grandissent dans les années 1990 aux États-Unis. À l’école, les professeurs parlent du manque de débouchés, du sida et de la fin du monde menaçante à cause du réchauffement climatique. À la maison, les parents divorcés se disputent au téléphone pour savoir qui prendra les enfants le week-end, et avec les amis, il n’y a que des problèmes. Le garçon fuit dans le monde de la série télévisée des années 1950 : « Bienvenue à Pleasantville ! Morale et bonnes manières. Chaleureux accueil. “Chérie, je suis rentré !” Nourriture digne de ce nom : “Voulez-vous encore des gâteaux ?” Bienvenue dans le monde parfait de Pleasantville. Seulement sur TV-Time. » À Pleasantville, la mère sert le repas toujours au moment où le père rentre du travail. Les enfants sont bien habillés et marquent toujours au basket. Le monde n’est constitué que de deux rues, et les pompiers n’ont qu’une tâche : aller chercher les chats dans les arbres – car il n’y a pas d’incendies là-bas.

Après une dispute pour la télécommande, le frère et la sœur atterrissent soudain à Pleasantville. Ils sont prisonniers dans cet endroit curieux, où il n’y a pas de couleurs et où les habitants vivent selon des règles qu’ils ne peuvent comprendre. S’ils s’adaptent, s’intègrent dans cette société, il peut faire bon vivre à Pleasantville. Mais lorsqu’ils enfreignent les règles, les gentils habitants se transforment en meute furieuse.

Le film semble être une parabole de la vie que je menais. Pour le ravisseur, le monde extérieur était comparable à Sodome et Gomorrhe, partout guettaient les dangers, la saleté et le vice. Un monde qui incarnait pour lui ce contre quoi il échouait et dont il voulait se garder, et moi avec. Notre monde derrière ses murs jaunes devait être Pleasantville : « Encore des gâteaux ? » – « Merci, chérie. » Une illusion que je retrouvais dans ses discours : nous pourrions être si bien dans cette maison aux surfaces impeccables, qui brillent trop, et aux meubles qui étouffent presque par leur kitsch. Mais il continuait de travailler à la façade, investissait dans sa vie, ou plutôt « notre » nouvelle vie, qu’il malmenait de ses poings l’instant suivant.

Dans Pleasantville quelqu’un dit dans une scène : « Ma réalité, c’est seulement ce que je connais. » Lorsque je feuillette mon journal aujourd’hui, je suis effrayée de voir à quel point je me suis bien intégrée dans le scénario, avec toutes ses contradictions :

 

Cher journal,

Il est temps de t’ouvrir mon cœur sans retenue avec toutes les douleurs qu’il a pu endurer. Commençons en octobre. Je ne sais plus exactement ce qui se passa, mais les choses qui se passèrent n’étaient pas très belles. Il a planté les thuyas du Canada. Ils s’adaptent plutôt bien. Il n’allait pas très bien pendant un temps, et quand il ne va pas bien, il fait de ma vie un enfer. À chaque fois qu’il a mal à la tête et qu’il prend une poudre, il a des réactions allergiques et le nez qui coule très fort. Mais le médecin lui a donné des gouttes. En tout cas, ce fut très dur. Il y a eu plusieurs scènes difficiles. Fin octobre est arrivée la nouvelle chambre à coucher au nom ronflant d’Esmeralda. Les couvertures, les oreillers et les matelas étaient arrivés un peu avant. Le tout bien entendu antiallergique et stérilisable. Lorsque le lit est arrivé, j’ai dû l’aider à démonter l’ancienne armoire. Cela a pris environ trois jours. Nous devions démonter les pièces, porter les lourdes armoires à glace dans le bureau, nous avons descendu les parois latérales et les planches de support. Puis nous sommes allés au garage pour vider toutes les caisses et déballer une partie du lit. Le mobilier est composé de deux tables de nuit avec deux tiroirs et deux poignées en laiton doré, deux commodes, une petite haute avec… (inachevé).

 

Des poignées en laiton doré, polies par la parfaite femme d’intérieur qui lui apporte à table le repas cuisiné selon la recette de sa mère encore plus parfaite. Si je faisais tout correctement et m’en tenais à mon chemin tout tracé dans ce décor, l’illusion fonctionnait un moment. Mais la moindre déviation de ce scénario, que personne ne m’avait donné à lire auparavant, était sévèrement punie. Son imprévisibilité devint mon plus grand ennemi, même lorsque j’étais convaincue d’avoir tout fait comme il le fallait, même quand je croyais savoir quels accessoires étaient requis à tel moment, je n’étais pas en sécurité contre lui. Je n’étais pas protégée de lui. Un regard trop longtemps dirigé sur lui, une assiette sur la table, qui hier encore était la bonne, et il piquait sa crise.

Un peu plus tard, on trouve dans mes notes :

 

Des coups de poing brutaux sur la tête, l’épaule droite, le ventre, le dos et le visage ainsi que sur les oreilles et dans les yeux. Des crises de fureur soudaines et incontrôlées. Hurlements, vexations. Bourrades en montant les marches. Étrangler, s’asseoir sur moi et me fermer la bouche et le nez, m’étouffer. S’asseoir sur les poignets, s’agenouiller sur les articulations des mains, me coincer les bras avec les poings. Sur l’avant-bras, j’ai des hématomes en forme de doigts, des écorchures et des griffures sur l’avant-bras gauche. Il s’asseyait sur ma tête ou, agenouillé sur mon torse, me frappait violemment la tête contre le sol. Cela plusieurs fois et de toutes ses forces, et j’en avais mal à la tête et la nausée. Puis une pluie de coups de poing incontrôlés, me lancer des objets et me jeter violemment contre la table de nuit. […]

 

La table de nuit avec les poignées en laiton.

Puis il m’autorisait de nouveau des choses qui me donnaient l’illusion qu’il se souciait de moi. Il m’autorisa par exemple à me laisser repousser les cheveux. Mais cela aussi participait de la mise en scène. Parce que je dus les teindre en blond peroxydé, pour répondre à son image de femme idéale : obéissante, travailleuse, blonde.

Je passais toujours plus de temps en haut à prendre la poussière, à ranger et à cuisiner. Comme toujours, il ne me laissait pas une seconde seule. Son désir de me contrôler totalement le poussa même à démonter les portes des toilettes : je ne devais pas me soustraire à son regard même deux minutes. Sa présence permanente me poussait au désespoir.

Mais lui aussi était prisonnier de son scénario. Lorsqu’il m’enfermait dans le cachot, il fallait qu’il me nourrisse. Lorsqu’il venait me chercher, il passait chaque instant à me tenir sous son joug. Les moyens étaient toujours les mêmes, mais la pression sur lui se faisait plus forte. Et que se passerait-il si même cent coups ne suffisaient plus à me tenir à terre ? Il échouerait lui aussi dans son Pleasantville. Et il n’y aurait pas de billet retour.

 

 

Priklopil était conscient de ce risque. C’est pourquoi, il faisait tout pour me mettre sous les yeux ce qui m’attendait si j’osais quitter son univers. Je me souviens d’une scène où il m’humilia tellement que je rentrai précipitamment me réfugier dans la maison.

Un après-midi, alors que je travaillais en haut, je le priai d’ouvrir une fenêtre, je voulais simplement un peu plus d’air, entendre le chant des oiseaux dehors, mais le ravisseur brailla :

— Tu demandes ça juste pour pouvoir crier et t’enfuir.

Je le conjurai de croire que ce n’était pas mon dessein :

— Je reste, je te le promets. Je ne m’enfuirai jamais.

Il me regarda, soupçonneux, puis il me prit par le bras et me traîna jusqu’à la porte de la maison. Il faisait grand jour, la rue était déserte, mais sa manœuvre était quand même risquée. Il ouvrit la porte et me poussa dehors, sans relâcher la pression sur mon bras.

— Vas-y, cours ! Va-t’en donc ! Voyons un peu jusqu’où tu vas aller avec ton allure !

J’étais pétrifiée d’effroi et de honte. Je n’avais presque rien sur moi et essayais de cacher mon corps le mieux possible de ma main libre. La honte qu’un étranger puisse me voir dans toute ma maigreur, avec tous ces hématomes et mes cheveux courts hirsutes était plus grande que le faible espoir que quelqu’un puisse voir cette scène et s’en étonner.

Plusieurs fois il me poussa ainsi nue devant la porte d’entrée en disant :

— Cours donc. Et voyons jusqu’où tu vas.

À chaque fois, le monde extérieur devenait plus menaçant. J’étais en proie à un grave conflit entre mon désir de connaître ce monde et la peur devant le pas à franchir. Je l’avais prié pendant des mois de m’autoriser à sortir un peu, et à chaque fois, j’entendais la même réponse :

— Qu’est-ce que tu veux, tu ne rates rien, c’est exactement comme ici. Et puis tu vas crier dès que tu seras dehors et alors il faudra que je te tue.

Lui, de son côté, oscillait entre la paranoïa maladive, la peur que l’on découvre son crime et ses représentations d’une vie normale, où l’on devait obligatoirement faire des sorties à l’extérieur. C’était comme un cercle vicieux, et plus il se sentait poussé dans ses derniers retranchements par ses pensées, plus il devenait agressif envers moi. Comme avant, il pariait sur un mélange de violence physique et psychique. Il piétinait sans pitié mes derniers restes de confiance en moi et me serinait toujours les mêmes phrases. « Tu ne vaux rien, tu dois m’être reconnaissante que je m’occupe de toi. Personne ne voudrait de toi, sinon. » Il me racontait que mes parents étaient en prison et que plus personne n’habitait chez nous. « Mais où veux-tu aller, si tu t’enfuis ? Personne ne veut de toi dehors. Tu reviendrais ramper chez moi, pleine de remords. » Et il me rappelait avec insistance qu’il tuerait quiconque serait par hasard témoin de ma tentative de fuite. Les premières victimes, m’expliquait-il, seraient probablement les voisins. Et je ne voulais certainement pas endosser cette responsabilité, n’est-ce pas ?

Il pensait à ses cousins de la maison voisine. Depuis que j’étais allée quelques fois nager dans leur piscine, je me sentais singulièrement liée à eux. Comme si c’étaient eux qui me permettaient ces petites escapades. Je ne les ai jamais vus, mais le soir, lorsque j’étais en haut, je les entendais parfois appeler leur chat. Leurs voix étaient sympathiques et chaleureuses. Sûrement des gens qui s’occupent avec amour de ceux qui dépendent d’eux. Priklopil essayait de réduire au minimum le contact avec eux. Ils lui apportaient parfois un gâteau, ou un petit quelque chose de leurs voyages. Une fois, j’étais dans la maison lorsqu’ils sonnèrent et je dus me cacher en vitesse dans le garage. Je les entendais à la porte, ils lui apportaient un plat qu’ils avaient préparé. Il jetait toujours ce genre de choses à la poubelle ; dans son délire hygiénique, il n’en aurait jamais mangé un morceau tant cela le dégoûtait.

 

 

Lorsqu’il m’emmena dehors pour la première fois, je ne ressentis aucune libération. Je m’étais tellement réjouie d’avoir enfin le droit de quitter ma prison, mais maintenant que j’étais assise à la place du passager, j’en étais paralysée. Le ravisseur m’avait précisément recommandé ce que je devais répondre si quelqu’un me reconnaissait :

— Tu dois d’abord faire comme si tu ne comprenais pas de quoi il parle. Si ça ne sert à rien, tu dis : « Non, vous confondez. » Et si quelqu’un te demande qui tu es, tu dis que tu es ma nièce.

Natascha n’existait déjà plus depuis longtemps. Puis il démarra la voiture et sortit du garage.

Nous longeâmes la Heinestrasse : des jardins, des haies et des pavillons derrière. La rue était déserte. Mon cœur battait jusque dans ma gorge. Je quittais pour la première fois en sept ans la maison du ravisseur. Je traversais un monde que je ne connaissais plus que dans mon souvenir et de courts films que l’homme avait tournés pour moi des années auparavant. De petits extraits qui montraient Strasshof, très rarement quelques personnes. Lorsqu’il tourna dans la rue principale et s’inséra dans le trafic, je vis du coin de l’œil un homme sur le trottoir. Il marchait de façon étrangement monotone, sans s’interrompre, sans mouvement de surprise, comme un jouet remonté avec une grosse clé.

Tout ce que je voyais avait l’air factice. Et comme la première fois, quand à douze ans je m’étais retrouvée la nuit dans le jardin, des doutes m’assaillirent sur l’existence de tous ces gens qui évoluaient avec tant d’évidence, imperturbables dans cet environnement que, certes, je connaissais, mais qui m’était devenu totalement étranger. La lumière claire dans laquelle baignait ce spectacle semblait venir d’un gigantesque projecteur. J’étais sûre à ce moment-là que le ravisseur avait tout arrangé. C’était son film, son grand Truman show, les gens étaient des figurants, tout n’était que mise en scène pour me faire croire que j’étais dehors, tandis qu’en réalité, je restais prisonnière d’une cellule élargie. Je compris seulement plus tard que j’étais en fait dans ma propre prison psychique.

Nous quittâmes Strasshof, roulâmes un moment dans la campagne et nous arrêtâmes dans une petite forêt. Je pus sortir brièvement de la voiture. L’air sentait le bois et au-dessous de moi glissaient des taches de soleil sur les aiguilles de pin sèches. Je m’agenouillai et mis prudemment une main par terre. Les aiguilles me piquaient et laissaient des petits points rouges sur la paume des mains. Je fis quelques pas vers un arbre et posai le front sur le tronc. L’écorce fissurée était chaude de soleil et dégageait une intense odeur de sève. Exactement comme les arbres de mon enfance.

Sur le chemin du retour, nous n’échangeâmes pas un mot. Lorsque le ravisseur me fit descendre de la voiture et m’enferma dans le cachot, je sentis une profonde tristesse m’envahir. Je m’étais si longtemps réjouie de ce monde extérieur, je m’étais représenté ses sensations avec de si belles couleurs, et j’évoluais maintenant dans ce monde comme s’il était factice. Ma réalité était le papier peint de bouleaux de la cuisine, l’environnement dans lequel je savais me mouvoir. Dehors, je trébuchais.

 

 

Cette impression s’apaisa lentement la seconde fois où j’eus le droit de sortir. Le ravisseur avait été encouragé par mon attitude peureuse et humble lors des mes premières tentatives. Quelques jours après seulement, il m’emmena à la droguerie du coin. Il m’avait promis que j’aurais le droit d’y choisir quelque chose de beau. L’homme gara la voiture devant le magasin et me lança une nouvelle fois :

— Pas un mot. Sinon, ils meurent tous là dedans.

Puis il descendit, fit le tour de la voiture et m’ouvrit la porte.

Je le précédai dans le magasin. Je l’entendais respirer doucement juste derrière moi et imaginais qu’il tenait un pistolet dans la poche de sa veste pour tirer sur tout le monde si je faisais le moindre faux mouvement. Mais j’allais être bien sage. Je ne mettrais personne en danger, je ne m’enfuirais pas, je voulais juste happer un petit bout de cette vie si évidente pour les autres filles de mon âge : flâner au rayon cosmétique d’une droguerie. Je n’avais certes pas le droit de me maquiller – le ravisseur ne m’autorisait même pas de vêtements normaux –, mais j’étais parvenue à ce qu’il m’accorde quelque chose : choisir deux articles faisant partie de la vie normale d’une adolescente. Le fard à paupières était d’après moi un must absolu, j’avais lu cela dans les magazines pour filles qu’il m’apportait de temps en temps au cachot. J’avais regardé en long et en large les pages conseils de maquillage tout en m’imaginant comment je me ferais belle pour ma première sortie en discothèque. Riant et crânant avec mes copines devant le miroir, enfiler d’abord un chemisier, puis finalement un autre, ça va les cheveux ? Viens, il faut y aller !

Et je me retrouvais entre de longues étagères pleines d’innombrables flacons et bouteilles que je ne connaissais pas, qui m’attiraient comme par magie et me déconcertaient en même temps. Cela faisait tellement d’impressions, je ne savais où donner de la tête et j’avais peur de renverser quelque chose.

« Allez, dépêche-toi », entendis-je la voix derrière moi. Je pris en hâte du fard à paupières, puis je pris un flacon d’huile de menthe sur une étagère en bois garnie d’huiles aromatiques. Je voulais la laisser ouverte dans mon cachot dans l’espoir que cela couvrirait l’odeur de moisi. Pendant tout ce temps-là, le ravisseur resta collé derrière moi, ce qui me rendait nerveuse, je me sentais comme une criminelle que l’on n’a pas encore attrapée mais qui peut se faire pincer à tout instant. Je m’efforçais de me contrôler autant que possible jusqu’à la caisse. Une grosse femme nous y attendait, elle devait avoir la cinquantaine, ses boucles grises étaient un peu mal enroulées. Lorsqu’elle m’adressa un sympathique « Grüß Gott ! », je sursautai. C’était le premier mot d’un inconnu depuis sept ans. La dernière fois qu’un autre que le ravisseur s’était adressé à moi, j’étais encore une petite fille dodue. Et voilà que la caissière me saluait comme une vraie cliente adulte. Elle me dit « vous » et sourit tandis que je déposais sans un mot les deux articles sur le tapis roulant. J’étais tellement reconnaissante à cette femme de me prendre en considération. J’aurais pu rester des heures à la caisse rien que pour sentir la proximité d’un autre être. Lui demander de l’aide ne m’effleura pas. L’homme était armé, comme je le croyais, à quelques centimètres seulement de moi, jamais je n’aurais mis en danger cette femme, qui pour un court instant m’avait donné le sentiment d’exister véritablement.

 

 

Les jours suivants, les mauvais traitements reprirent de plus belle. Régulièrement le ravisseur m’enfermait, furieux, et régulièrement je me retrouvais sur mon lit couverte de bleus et en lutte avec moi-même. Je n’avais pas le droit de me complaire dans la douleur. Je n’avais pas le droit de m’abandonner. Je n’avais pas le droit de laisser place à l’idée que cette captivité était la meilleure chose qui me soit arrivée. Je devais me répéter que ce n’était pas une chance d’avoir le droit de vivre chez mon bourreau, comme il me l’avait toujours seriné. Ses paroles s’accrochaient à moi comme des chausse-trapes. Lorsque je me recroquevillais de douleur dans le noir, je savais qu’il n’avait pas raison. Mais le cerveau humain refoule rapidement les blessures. Dès le jour suivant, je cédais volontiers à l’illusion que tout cela n’était pas si grave, et croyais ses exhortations.

Mais si je voulais un jour sortir de ce cachot, je devais me débarrasser de ces chausse-trapes.

 

I want once more in my life some happiness

And survive in the ecstasy of living

I want once more see a smile and a laughing for a while

I want once more the taste of someone’s love.

 

À l’époque, je commençai à m’écrire quelques messages. Lorsque les choses sont couchées noir sur blanc sur le papier, elles deviennent plus tangibles. Elles atteignent un niveau auquel l’esprit peut plus difficilement échapper, elles sont devenues réalités. À partir de ce jour, je notai chaque mauvais traitement, sobrement et sans émotion. J’ai ces notes aujourd’hui encore, certaines sont couchées sur un simple bloc d’écolier de format A5, dans une belle écriture soignée. J’en ai écrit d’autres sur une feuille verte A4 aux lignes serrées. Aujourd’hui comme hier, ces notes ont le même but, car même a posteriori les petits moments positifs de ma captivité me sont plus présents à l’esprit que l’incroyable cruauté à laquelle je fus soumise pendant des années.

 

20. 08. 2005 Wolfgang m’a frappée au moins trois fois au visage, m’a cognée env. 4 fois avec le genou contre le tibia et une fois au pubis. Il m’a obligée à m’agenouiller, et m’a enfoncé un porte-clés dans le coude gauche, qui m’a laissé un hématome et une égratignure aux sécrétions jaunâtres. Ajoutons à cela les cris et les tortures. Six coups de poing sur la tête.

 

21. 08. 2005 Grognements du matin. Insultes sans raisons. Puis coups et fessée sur ses genoux. Coups de pied et bourrades. Sept coups sur le visage, un coup de poing sur la tête. Insultes et coups sur le visage, un coup de poing sur la tête. Insultes et coups, petit déjeuner sans céréales. Puis dans le noir chez moi en bas sans explications. Se moquer de moi. Égratigner une fois la gencive avec le doigt. Presser le menton et serrer la gorge.

 

22. 08. 2005 Coups de poing sur la tête.

 

23. 08. 2005 Au moins 60 coups sur le visage. 10-15 coups avec le poing sur la tête entraînant de fortes nausées, quatre coups brutaux du plat de la main sur la tête, un coup de poing de plein fouet sur mon oreille et ma mâchoire du côté droit. L’oreille prend une teinte noirâtre. Étranglements, uppercut qui fait craquer la mâchoire, env. 70 coups de genou, surtout dans les tibias et sur les fesses. Coups de poing dans les reins et sur la colonne vertébrale, la cage thoracique et entre les seins. Coups avec le balai sur le coude gauche et l’avant-bras (hématome brun noirâtre), ainsi que sur le poignet gauche. De nombreux coups dans l’œil si bien que je vois des éclairs bleus, etc.

 

24. 08. 2005 Coups de genou dans le ventre et les parties génitales (voulait me mettre à genoux). Ainsi qu’au bas de la colonne vertébrale. Coups du plat de la main sur le visage, un brutal coup de poing sur mon oreille droite (coloration bleu-noir). Puis plongée dans le noir, sans air ni nourriture.

 

25. 08. 2005 Coups de poing sur mes hanches et ma cage thoracique. Puis méchantes vexations. Noir. Je n’ai eu que sept carottes crues et un verre de lait de la journée.

 

26. 08. 2005 Coups brutaux du poing sur l’avant de ma cuisse et sur mes fesses (chevilles). Et coups sur les fesses, le dos, le côté des cuisses, l’épaule droite, ainsi que l’aisselle et la poitrine qui laissent de vives pustules rouges et brûlantes.

 

L’horreur d’une seule semaine, et il y en eut tant. Parfois c’était tellement dur que je tremblais trop pour tenir le stylo. Je rampais au lit, gémissant, redoutant que les images du jour ne me visitent aussi la nuit. Alors je parlais avec mon autre moi, qui m’attendait, me prendrait par la main quoi qu’il arrive. J’imaginais qu’il pouvait me voir à travers le miroir en trois volets installé au-dessus de mon lavabo. Il suffisait que je regarde assez longtemps, alors mon moi fort se refléterait sur mon visage.

 

 

La fois suivante, j’étais bien décidée à ne pas lâcher la main tendue. J’aurais la force de demander de l’aide à quelqu’un.

Un matin, Priklopil me donna un jean et un tee-shirt. Il voulait que je l’accompagne au magasin de bricolage. Mon courage retomba dès que nous prîmes la route de Vienne. S’il continuait par là, nous arriverions dans mon quartier. C’était le même chemin que j’avais emprunté le 2 mars 1998 dans la direction opposée, couchée sur le sol de la fourgonnette. À l’époque, j’avais eu peur de mourir. Aujourd’hui, j’avais dix-sept ans, étais assise à la place du passager et j’avais peur de la vie.

Nous traversâmes Süssenbrunn, à quelques rues de chez ma grand-mère. J’éprouvai une terrible nostalgie pour la petite fille qui passait ses week-ends chez elle. Cela me semblait révolu, datant d’un siècle lointain. Je revoyais les ruelles familières, les maisons, les pavés sur lesquels j’avais joué à la marelle. Mais je n’en faisais plus partie.

— Baisse le regard, m’ordonna Priklopil sans tourner la tête.

J’obéis immédiatement. La proximité avec les lieux de mon enfance me serrait la gorge, je ravalais mes larmes. Quelque part là-bas, à notre droite, débouchait le Rennbahnweg. Quelque part à droite dans la grande cité, ma mère était peut-être à cet instant assise à la table de la cuisine. Elle devait certainement penser que j’étais morte, alors que je passais en voiture à quelques centaines de mètres. Je me sentais abattue, bien plus loin d’elle que ces quelques rues nous séparant réellement.

L’impression se renforça lorsque le ravisseur obliqua pour entrer sur le parking du magasin de bricolage. À quelques mètres de là, ma mère avait souvent attendu au feu rouge pour tourner à droite, car l’appartement de ma sœur se trouvait non loin. Aujourd’hui, je sais que Waltraud Priklopil, la mère du ravisseur, habitait également à quelques centaines de mètres.

Le parking du magasin était bondé. Quelques personnes faisaient la queue devant une baraque à frites à l’entrée. D’autres poussaient leur chariot jusqu’à leur voiture. Des ouvriers en bleus de travail tachés portaient des lattes de bois. Mes nerfs étaient tendus à craquer. Je fixais la fenêtre. L’un d’eux allait bien me voir, allait bien comprendre que quelque chose clochait là-dedans. Priklopil sembla deviner mes pensées :

— Tu restes assise. Tu ne descends que lorsque je te le dis. Et puis tu ne me lâches plus d’une semelle et tu te diriges lentement vers l’entrée. Pas un mot !

Je le précédai dans le magasin. Il me dirigeait d’une légère pression, une main sur mon épaule. Je pouvais sentir sa nervosité, la chair de ses doigts tressautait.

Je laissais glisser mon regard le long de l’allée. Des hommes en habits de travail arpentaient les rayons, en groupes ou seuls, mais ils avaient une liste à la main et semblaient occupés. Auquel de ceux-là devais-je m’adresser ? Et que dire ? Je les dévisageais tous du coin de l’œil, mais plus je les regardais, plus leur visage se transformait en face grimaçante. Ils m’apparurent soudain hostiles et inamicaux. Des hommes mal dégrossis, concentrés et aveugles au monde extérieur. Mes pensées filaient à toute allure. Il m’apparut tout d’un coup complètement absurde de demander de l’aide à quelqu’un. Et puis qui me croirait – une maigre adolescente perdue, qui pouvait à peine faire usage de sa propre voix ? Qu’est-ce qui se passerait, si je m’adressais à l’un de ces hommes en disant : « Aidez-moi, s’il vous plaît. »

« Ça arrive souvent à ma nièce, la pauvre, elle est un peu dérangée – il lui faut ses médicaments », dirait certainement Priklopil, et tout autour on opinerait, plein de compassion, lorsqu’il me prendrait par le bras et me traînerait hors du magasin. Pour un moment, j’aurais pu éclater d’un grand rire dément. Le ravisseur n’aurait même pas besoin de tuer quelqu’un pour masquer son crime. Tout ici jouait parfaitement en sa faveur. Personne ne s’intéressait à moi. Personne ne me croirait si je m’écriais : « Aidez-moi ! J’ai été enlevée. » Caméra cachée, haha, le présentateur surgit de derrière les étagères avec un faux nez et dénoue la situation. Ou bien, donc, le gentil tonton derrière la fille bizarre. Des voix stridentes tournoyaient dans ma tête : « Mon dieu, le pauvre, une fille comme ça, quel boulet… Mais il s’occupe gentiment d’elle. »

— Je peux vous aider ?

La voix tintait comme une moquerie à mes oreilles. Il me fallut un moment avant de comprendre qu’elle ne venait pas du tourbillon de voix dans ma tête. Un vendeur du rayon sanitaire se tenait devant nous.

— Je peux vous aider ? répéta-t-il.

Son regard glissa rapidement sur moi pour se fixer sur l’homme derrière moi. Comme ce vendeur était innocemment aimable ! Oui, vous pouvez m’aider ! S’il vous plaît ! Je commençais à trembler, sur mon tee-shirt se formaient des taches de sueur. Je me sentais mal, mon cerveau ne m’obéissait plus. Qu’est-ce que je voulais dire, déjà ?

— Merci, ça va aller, dit la voix derrière moi.

Puis une main s’agrippa à mon bras. Merci, ça va aller, et si on ne devait pas se revoir : Bonne journée. Bonne soirée. Bonne nuit. Comme dans le Truman show.

Presque en transe, je me traînais dans le magasin. Passée, passée. J’avais laissé passer ma chance – peut-être n’en avais-je même jamais eu une. Je me sentais comme dans une bulle invisible, mes bras et mes jambes s’agitaient, s’enfonçaient dans une masse gélatineuse sans pouvoir en percer la peau. Je titubais dans les rayons et voyais des gens partout : mais je n’étais plus avec eux depuis longtemps. Je n’avais plus de droit. J’étais invisible.

 

 

Après cette expérience, je compris que je ne pouvais pas demander d’aide. Que savaient les gens là-dehors de ce monde absurde dans lequel j’étais prisonnière – et qui étais-je pour avoir le droit de les emmener là-dedans ? Qu’y pouvait ce gentil vendeur si j’avais débarqué précisément dans son magasin ? Quel droit avais-je de lui faire courir le risque que Priklopil disjoncte ? Sa voix était certes restée neutre et il n’avait rien trahi de sa nervosité, mais j’avais presque pu entendre son cœur battre à cent à l’heure dans sa poitrine. Puis sa poigne autour de mon bras, son regard dans mon dos, qui me transperçait tout au long de notre périple dans le magasin. La menace qu’il tire sur tout le monde. Et avec cela ma propre faiblesse, mon impuissance, mon échec.

Cette nuit-là, je restais longtemps éveillée. Je pensais à mon pacte passé avec mon deuxième moi. J’avais dix-sept ans, le moment où j’avais décidé d’honorer ce contrat approchait. L’incident dans le magasin m’avait fait comprendre que je devais y parvenir seule. En même temps, je sentais mes forces disparaître, je m’enlisais dans le monde étrange et paranoïaque que le ravisseur avait construit pour moi. Mais comment mon moi abattu, anxieux, pouvait-il devenir le moi fort qui devait me prendre par la main et me sortir de ma prison ? Je ne le savais pas. La seule chose que je savais, c’était que j’aurais besoin d’une force infinie et d’une autodiscipline d’acier. Peu importe où je devais les puiser.

 

 

Ce qui m’aidait à l’époque, c’étaient mes notes et les monologues avec mon second moi. J’avais commencé une deuxième série de fiches ; désormais je n’inscrivais plus seulement les mauvais traitements, j’essayais aussi de me donner du courage par écrit. Des paroles que j’allais chercher lorsque je rampais à terre et que je me lisais alors à voix haute. C’était un peu comme siffler dans une forêt sombre, mais cela marchait.

 

Ne pas se laisser abattre lorsqu’il dit que tu es trop bête pour tout.

Ne pas se laisser abattre lorsqu’il frappe.

Ne pas faire attention lorsqu’il dit que tu es une incapable.

Ne pas faire attention lorsqu’il dit que tu ne peux vivre sans lui.

Ne pas réagir lorsqu’il te coupe la lumière.

Tout lui pardonner et ne pas rester en colère.

Être plus forte.

Ne pas abandonner.

Ne jamais, jamais abandonner.

 

Ne pas se laisser abattre, ne jamais abandonner. Mais c’était plus facile à dire qu’à faire. Jusque-là, toutes mes pensées s’étaient concentrées sur l’idée de sortir de cette cave, de cette maison. C’était désormais chose faite et rien n’avait changé. J’étais aussi prisonnière dehors que dedans. Si les murs extérieurs étaient devenus plus perméables, mon mur intérieur était bétonné comme jamais. Il fallait ajouter à cela que nos « sorties » poussaient Wolfgang Priklopil à la limite de la panique. Déchiré entre son rêve de vie normale et la peur que je puisse le briser par une tentative de fuite ou simplement par mon comportement, il était de plus en plus nerveux et incontrôlé. Même lorsqu’il me savait bien gardée dans la maison. Ses crises de colère se multipliaient. Évidemment, il m’en attribuait la responsabilité et tombait dans un véritable délire paranoïaque. Mon attitude hésitante et apeurée en public ne le calmait pas. Je ne sais pas s’il me soupçonnait de simuler le manque d’assurance. Une autre sortie à Vienne, qui aurait dû mettre un terme à ma captivité, prouva à quel point j’étais incapable d’une pareille mise en scène.

Nous roulions dans la Brünnerstrasse lorsque la circulation ralentit. Contrôle de police. Je voyais déjà de loin la voiture et les policiers en uniforme faire signe à des voitures de s’arrêter, Priklopil inspira profondément. Il ne changea pas de position d’un millimètre, mais ses mains se crispaient sur le volant jusqu’à faire ressortir les articulations. Extérieurement, il était très calme lorsqu’il arrêta le véhicule sur le bas-côté et ouvrit la fenêtre. « Permis de conduire et papiers de la voiture, s’il vous plaît ! » Je levai la tête avec prudence. Le visage du policier faisait étonnamment jeune sous le képi, son ton était ferme, mais courtois. Priklopil fouilla dans ses papiers tandis que l’agent le dévisageait. Son regard ne fit que me frôler. Dans ma tête se formait un mot, que je voyais flotter dans l’air comme un grand phylactère : « À l’aide ! » Je l’avais si clairement devant les yeux, pourquoi le policier ne réagissait-il pas ? Impassible, il prit les papiers et les examina.

À l’aide ! Sortez-moi de là ! Vous contrôlez un criminel ! Je clignais et roulais des yeux comme si je faisais des signes en morse. Cela devait donner l’impression que j’avais eu un accident. Ce n’était pourtant rien d’autre qu’un S.O.S. désespéré, envoyé avec les paupières d’une maigre adolescente assise sur le siège passager d’une fourgonnette blanche.

Dans ma tête tourbillonnaient en vrac les pensées. Je pouvais peut-être tout simplement sauter de la voiture et m’enfuir ? Je pouvais courir vers la voiture de police, elle était juste sous mes yeux. Mais que dire ? Est-ce qu’on m’écouterait ? Et si on me repoussait ? Priklopil me récupérerait, s’excuserait mille fois pour ces désagréments et pour tout le cinéma de sa nièce dérangée. Et puis, une tentative de fuite, c’était le pire tabou que je pouvais briser. Si elle échouait, je préférais ne pas penser à ce qui me pendait au nez. Mais si ça marchait ? J’imaginais Priklopil devant moi : il appuie sur la pédale d’accélérateur et file en faisant crisser ses pneus. Puis il dérape et atterrit sur la voie d’en face. Un coup de freins, du verre brisé, du sang, la mort. Priklopil gît sans bouger sur le volant, dans le lointain les sirènes se rapprochent.

— Merci, c’est bon ! Bonne route !

Le policier sourit brièvement, puis rendit ses papiers à Priklopil par la fenêtre. Il ne se doutait pas d’avoir arrêté la voiture dans laquelle, presque huit ans auparavant, une petite fille avait été enlevée. Il ne soupçonnait pas que cette petite fille était séquestrée dans la cave de cet homme. Il ne soupçonnait pas à quel point il avait été près de découvrir un criminel – et qu’il avait failli être le témoin d’une fuite folle et désespérée. Un mot de moi aurait suffi, une phrase courageuse. Au lieu de cela, je m’enfonçai dans mon siège et fermai les yeux pendant que le ravisseur démarrait la voiture.

J’avais laissé passer probablement la plus grande chance de sortir de ce cauchemar. Après coup seulement, je me rendis compte qu’une option ne m’était même pas venue à l’esprit : parler tout simplement au policier. Mais la peur que Priklopil ne fasse du mal à toute personne avec qui j’entrerais en contact m’avait paralysée.

J’étais une esclave, soumise. Je valais moins qu’un animal domestique. Je n’avais plus de voix.

 

 

Pendant ma captivité, je rêvais régulièrement d’aller skier en hiver. Ciel bleu, soleil étincelant sur la neige recouvrant le paysage d’un vêtement poudreux immaculé. Le crissement sous les chaussures, le froid qui rougit les joues. Et après ça, un chocolat chaud comme après le patin à glace autrefois.

Priklopil était un bon skieur. Les dernières années de ma captivité, il allait régulièrement passer une journée en montagne. Tandis que je rangeais ses affaires dans le sac et que je vérifiais sa liste méticuleusement dressée, il était déjà excité. Fart à skis. Gants. Barre de céréales. Crème solaire. Baume pour les lèvres. Bonnet. Je brûlais d’envie lorsqu’il m’enfermait au cachot et quittait la maison pour aller dans les montagnes, glisser sur la neige au soleil. Je ne pouvais rien imaginer de plus beau.

Peu avant mes dix-huit ans, il parla plusieurs fois de m’emmener passer une belle journée au ski. C’était pour lui le plus grand pas vers la normalité. Il se peut qu’il ait aussi voulu réaliser un de mes vœux. Mais il voulait surtout avoir confirmation que son crime se voyait finalement couronné de succès. Si je ne lui jouais pas un mauvais tour dans les montagnes, il aurait tout bien accompli à ses yeux.

Les préparatifs prirent quelques jours. Le ravisseur passa en revue ses vieilles affaires de ski et me donna différentes choses à essayer. L’un de ses anoraks m’allait, un truc moelleux des années 1970. Mais il manquait un pantalon.

— Je t’en achète un, promit le ravisseur, on va en acheter un ensemble.

Il avait l’air tout excité et sembla heureux l’espace d’un instant.

Le jour où nous allâmes au Donauzentrum, mon sang circulait au ralenti. J’étais largement sous-alimentée et tenais à peine sur mes jambes en montant en voiture. J’éprouvais une sensation singulière à l’idée d’aller au centre commercial où je m’étais si souvent rendue avec mes parents. Il n’est aujourd’hui qu’à deux stations de métro du Rennbahnweg, autrefois on faisait quelques stations de bus. Priklopil se sentait visiblement très sûr de son coup.

Le Donauzentrum est un centre commercial typique des périphéries urbaines. Les magasins s’alignent sur deux étages, ça sent le pop-corn et les frites, la musique est bien trop forte et couvre cependant à peine les éclats de voix des innombrables jeunes qui se retrouvent devant les magasins faute de lieux de rencontre. Même les gens habitués à ce genre d’attroupements se sentent ici vite débordés et cherchent un peu de calme et d’air frais. Sur moi, le bruit, la lumière et tous ces gens formaient un magma impénétrable dans lequel je ne pouvais m’orienter. Péniblement, j’essayais de me souvenir. N’était-ce pas le magasin où avec ma mère j’avais… Un bref instant, je me revis petite fille en train de choisir des collants. Mais les images du présent se superposaient. Il y avait du monde partout : des jeunes, des adultes avec de grands sacs de couleur, des mères avec des poussettes, une grande confusion. Un labyrinthe plein de cintres, de tables à farfouille et de mannequins en vitrine présentant la mode d’hiver avec un sourire inexpressif.

Les pantalons du rayon adulte ne m’allaient pas. Tandis que Priklopil me tendait un vêtement après l’autre, une triste figure me regardait dans le grand miroir. Pâle comme la mort avec des cheveux blonds hirsutes sur la tête, j’étais si maigre que je nageais même dans le XS. Ces essayages successifs étaient une telle torture pour moi, que je refusai de refaire la même chose au rayon enfant. Priklopil dut tenir le pantalon devant moi pour vérifier la taille. Lorsqu’il fut enfin satisfait, je ne tenais quasiment plus debout.

J’étais soulagée d’être à nouveau assise dans la voiture. Sur le trajet de retour, ma tête était près d’exploser. Après huit ans d’isolement, je n’étais plus capable de digérer autant d’impressions.

Les autres préparatifs pour cette journée de ski gâchèrent un peu ma joie. Sur tout cela régnait une atmosphère bourdonnante, le ravisseur était agité, il me reprochait toutes les dépenses que je lui occasionnais. Il me fit calculer sur la carte régionale le nombre exact de kilomètres à parcourir jusqu’à la station et combien de litres d’essence seraient nécessaires pour le trajet. Plus le forfait pour le remonte-pente, les locations, peut-être quelque chose à manger – dans son esprit maladivement radin, tout cela représentait des sommes astronomiques gaspillées. Et pourquoi ? Pour que j’aille le faire tourner en bourrique, que je trahisse sa confiance.

Lorsque son poing s’écrasa sur la table, je fis tomber le stylo de frayeur.

— Tu ne fais qu’exploiter ma bonté ! Tu n’es qu’une moins que rien sans moi ! Une moins que rien !

Ne pas le croire lorsqu’il dit que tu ne peux pas vivre sans lui. Je levai la tête et le regardai. Je fus surprise de lire la peur sur son visage grimaçant. Cette sortie au ski représentait un risque énorme. Un risque qu’il prenait non pas pour exaucer un vœu que je formulais depuis longtemps, c’était une mise en scène pour lui seul, censée lui permettre de réaliser ses fantasmes. Descendre les pistes avec sa « partenaire », qu’elle l’admire parce qu’il skie tellement bien. La façade parfaite, une image de lui-même, alimentée par l’humiliation et l’oppression, par la destruction de mon moi.

Je perdis toute envie de participer à cette absurde pièce de théâtre. En allant au garage, je lui avouai que je préférais rester là. Je le vis se rembrunir, puis il explosa.

— Qu’est-ce qui te prend ? hurla-t-il, puis il leva le bras.

Il tenait à la main la barre de fer qu’il utilisait pour accéder à mon cachot. J’inspirai profondément, fermai les yeux et tâchai de me retirer intérieurement. La barre de fer me frappa de plein fouet sur la cuisse. Je me mis à saigner aussitôt.

 

 

Le jour suivant sur l’autoroute, il était tout excité. Moi, je me sentais juste vide. Pour me discipliner, il m’avait à nouveau fait jeûner et coupé l’électricité. Ma jambe me brûlait, mais j’allais mieux : tout va bien, nous allons à la montagne. Dans ma tête des voix hurlaient dans tous les sens.

Il faut que tu accèdes aux barres de céréales dans son blouson !

Dans son sac aussi, il y a à manger !

Parmi elle, une petite voix disait tout bas : tu dois t’enfuir.

Cette fois, tu dois y arriver.

Nous quittâmes l’autoroute à Ybbs. Les montagnes devant nous émergeaient petit à petit de la brume. À Göstling, nous nous arrêtâmes chez un loueur de skis. Le ravisseur avait particulièrement peur de ce grand pas à faire. Il est vrai qu’il devait m’accompagner dans un lieu où on ne pourrait éviter le contact avec les employés. Ils me demanderaient si mes skis m’allaient, et j’aurais à répondre.

Avant de descendre, il me répéta avec particulièrement d’insistance qu’il tuerait toute personne à qui je demanderais de l’aide – et moi avec.

Lorsque j’ouvris la porte, un sentiment d’étrangeté me submergea. L’air était froid et épicé et sentait la neige. Les maisons se blottissaient le long du fleuve et ressemblaient, avec leur cape de neige sur le toit, à des gâteaux surmontés de chantilly. De part et d’autre s’élevaient les montagnes. Le ciel aurait pu être vert, j’en aurais été à peine surprise, tant la scène me semblait surréaliste.

Lorsque Priklopil me poussa dans le magasin de location, l’air chaud et humide me frappa au visage. Des gens transpirant dans leur doudoune attendaient à la caisse, des visages joyeux, des rires, et au milieu le claquement des fixations des chaussures de ski. Un vendeur vint vers nous. Bronzé et jovial, le type professeur de ski avec une voix rauque et forte, qui débite ses blagues routinières. Il m’apporta une paire de chaussures de pointure trente-sept et s’agenouilla devant moi pour vérifier qu’elles m’allaient. Priklopil ne me quittait pas des yeux tandis que je disais au vendeur que je ne sentais pas de points de pression. Je n’aurais pas pu rêver endroit moins propice pour dénoncer un criminel. Tout n’était que détente, joie bruyante, professionnalisme et routine du rayon loisirs. Je ne dis rien.

— Nous ne pouvons pas prendre le téléski, c’est trop dangereux. Tu pourrais parler à quelqu’un, déclara le ravisseur en arrivant sur le parking de la station après une longue route incurvée. Nous allons directement sur place.

Nous nous garâmes un peu en retrait. De part et d’autre les pistes enneigées étaient très abruptes. Plus loin en face se trouvait un télésiège. On entendait en sourdine la musique du bar venant de la station de la vallée. Le Hochkar est l’une des rares stations de ski facile d’accès depuis Vienne. C’est petit, six télésièges et quelques courts remonte-pentes emmènent les skieurs aux trois sommets. Les pistes sont étroites, quatre d’entre elles sont classées « noires ».

J’essayais de toutes mes forces de me souvenir. À quatre ans, j’étais déjà venue avec ma mère et des amis de la famille. Mais rien ne me rappelait la petite fille qui s’enfonçait autrefois dans la poudreuse en grosse combinaison rose.

Priklopil m’aida à enfiler mes chaussures de ski et à enclencher les fixations. Peu sûre de moi, je glissai avec mes planches sur la neige lisse. Il me poussa de l’autre côté de la bosse directement sur la pente. Elle me paraissait meurtrière, j’étais effrayée par la raideur des pistes. Skis et chaussures pesaient probablement plus lourd que mes jambes. Je n’avais pas les muscles nécessaires pour les guider et j’avais certainement déjà oublié comment faire. Les seules leçons de ski que j’avais prises dans ma vie, c’était à la garderie. Nous avions passé une semaine dans une auberge de jeunesse à Bad Aussee. J’étais peureuse, je ne voulais pas y aller tant le souvenir de mon bras cassé était vif, mais la monitrice était gentille et se réjouissait avec moi de chaque petit schuss réussi. Je fis doucement des progrès et le dernier jour je participai même à la grande course sur la piste d’apprentissage. À l’arrivée, je levai les bras au ciel et criai de joie. Puis je me laissai tomber en arrière dans la neige. Je ne m’étais plus sentie aussi fière et libre depuis longtemps.

Fière et libre – une vie à des années-lumière.

J’essayais désespérément de freiner, mais dès la première tentative, je perdis l’équilibre et tombai dans la neige.

— Qu’est-ce que tu fabriques, s’énerva Priklopil lorsqu’il s’arrêta à côté de moi et m’aida à me relever. Tu dois te pencher ! Comme ça !

Il fallut un bon moment avant que je ne parvienne à tenir sur mes skis pour que nous puissions avancer de quelques mètres. Ma détresse et ma faiblesse semblèrent rassurer le ravisseur au point qu’il décida de nous acheter malgré tout des forfaits. Nous prîmes la longue file de skieurs riant et poussant qui avaient hâte que le télésiège les délivre au sommet suivant. Entourée de tous ces gens en combinaisons colorées, je me sentais comme un être d’une autre planète. Je sursautais lorsqu’ils passaient tout près de moi et me touchaient. Je sursautais quand les bâtons et les skis se coinçaient, moi soudain prise parmi des étrangers qui ne me voyaient certainement pas, mais dont je croyais sentir les regards. Tu n’es pas de ce monde-là. Ce n’est pas ta place. Priklopil me poussa :

— Ne t’endors pas, avance, avance.

Après ce qui me parut une éternité, nous nous retrouvâmes enfin sur le télésiège. Je planais dans le paysage de montagne hivernal – un moment de calme, de silence dont j’essayais de jouir. Mais tout mon corps se rebellait contre ces efforts inhabituels. Mes jambes tremblaient, et je grelottais lamentablement. Lorsque le télésiège arriva, je fus prise de panique. Je ne savais pas comment sauter et me cramponnais de peur à mes bâtons. Priklopil râla, me prit le bras au dernier moment et me tira du siège.

Au bout de quelques descentes, un reste d’assurance me revint. Je pouvais maintenant me tenir assez droite pour profiter des courts trajets avant de retomber dans la neige. Je sentais mes réflexes revenir, et éprouvai pour la première fois depuis longtemps quelque chose comme du bonheur. Je restai debout pour profiter du panorama aussi souvent que possible. Wolfgang Priklopil, qui était fier de si bien connaître les lieux, me commenta les lieux. Depuis le mont Hochkar on pouvait voir l’Ötscher. Au loin, les chaînes de montagnes disparaissaient dans la brume.

— Là, c’est déjà la Styrie, dit-il doctement, et là de l’autre côté, on peut presque voir la République tchèque.

La neige étincelait au soleil, le ciel était d’un bleu profond. J’inspirai profondément et j’aurais voulu arrêter le temps. Mais le ravisseur me pressait :

— Cette journée m’a coûté assez cher, alors on va la rentabiliser !

 

 

— Il faut que j’aille aux toilettes ! Ça urge !

Priklopil me regarda énervé. Il ne lui restait plus d’autre choix que de me conduire à la baraque la plus proche. Il se décida pour la station de vallée, parce que les toilettes étaient dans un bâtiment séparé et qu’on n’avait pas à traverser un bar. Nous défîmes les skis, Priklopil me conduisit aux toilettes et m’enjoignis de me dépêcher. Il allait attendre et regarder attentivement l’heure. Je fus surprise qu’il ne me suive pas, il aurait toujours pu dire qu’il s’était trompé de porte. Mais il resta dehors.

Les toilettes étaient vides lorsque j’y pénétrai, mais une fois dans ma cabine, j’entendis une porte s’ouvrir. Je sursautai – j’étais sûre d’avoir été trop longue et que le ravisseur était venu me chercher. Mais lorsque je retournai en hâte au lavabo, je vis une femme blonde devant le miroir. J’étais, pour la première fois depuis ma captivité, seule avec un autre être humain. Je ne sais plus exactement ce que je dis. Je sais juste que je rassemblai tout mon courage et lui parlai. Mais tout ce qui sortit de ma bouche fut un faible pépiement.

La femme blonde me sourit gentiment, tourna sur ses talons – et s’en alla. Elle ne m’avait pas comprise. Je m’adressais à quelqu’un pour la première fois et c’était comme dans mes pires cauchemars : on ne m’entendait pas. J’étais invisible. Je ne pouvais espérer de l’aide.

J’appris plus tard que la femme était une touriste hollandaise et qu’elle n’avait tout simplement pas compris ce que je lui demandais. Mais à l’époque, sa réaction fut un choc pour moi.

Le reste de l’excursion se brouille dans mon souvenir. J’avais à nouveau laissé passer ma chance. Lorsque le soir je me retrouvai enfermée dans mon cachot, je fus désespérée comme jamais.

 

 

Peu après arriva le jour décisif : celui de mes dix-huit ans. C’était la date que j’attendais fébrilement depuis dix ans déjà, et j’étais fermement décidée à le fêter comme il se doit – même si cela devait avoir lieu en captivité.

Les années précédentes, Priklopil m’avait autorisée à faire un gâteau. Mais cette fois-ci, je voulais quelque chose de spécial. Je savais que son associé organisait des fêtes dans un hangar isolé. Priklopil m’avait montré des vidéos où l’on voyait des mariages turcs et serbes. Il voulait en faire un film publicitaire pour promouvoir le lieu. J’avais vu les images de gens faisant la fête, largement imbibés, sautillant en cercle dans d’étranges danses. À l’une des fêtes, un requin entier s’étalait sur le buffet, à d’autres des saladiers pleins de mets inconnus s’alignaient les uns à côté des autres. Mais ce sont surtout les gros gâteaux qui me fascinaient. Des œuvres d’art sur plusieurs étages avec des fleurs en pâte d’amande ou une voiture en biscuit et en crème. C’est un gâteau comme ça que je voulais – en forme de dix-huit, le symbole de ma majorité.

Lorsqu’au matin du 17 février 2006 je montai dans la maison, il était effectivement sur la table de la cuisine : un 1 et un 8 en biscuit couverts d’une mousse rose sucrée et décorés de bougies. Je ne sais plus quels cadeaux je reçus à ce moment-là, mais il y en eut sûrement quelques-uns, car Priklopil adorait célébrer ce genre d’événements. Mais pour moi, ce dix-huit était au centre de ma petite fête. Il était le symbole de la liberté, le signe qu’il était temps de tenir ma promesse.